Remettre en question les idées des Lumières pour combattre le racisme culturel

Professeure de philosophie à l’université de Nijmegen aux Pays-Bas, Anya Topolski analyse les ressemblances entre le racisme nazi et l’islamophobie contemporaine en Europe. Beaucoup de ses conclusions sont identiques à celles tirées dans « Le Figaro — De l’islamophobie ordinaire à la propagande nazie ».

Dans son article « Le racisme sans races n’est pas nouveau » 1, Topolski explique pourquoi il est important de remettre en question les idées des Lumières pour éviter toute forme de racisme culturel. Voici un résumé…

L’ISLAMOPHOBIE, UNE NOUVELLE FORME DE RACISME CULTUREL

Certains prétendent qu’on ne peut remettre en question les idées et les principes de base des Lumières. Selon moi, il est justement important de le faire. Pourquoi ? Parce qu’un des plus grands problèmes de l’héritage des Lumières est qu’elles ont ouvert la voie au racisme culturel. Ce racisme est aussi appelé le racisme historique (ou le néoracisme), car il suppose une sorte de progrès culturel lié à un certain groupe de personnes (principalement des communautés linguistiques ou nationales).

Le racisme culturel n’est pas nouveau. Ce qui est « nouveau », par contre, c’est sa manifestation actuelle sous la forme d’islamophobie (bien que l’orientalisme peut être considéré comme une manifestation de ce racisme au XIXe siècle). Un autre problème est que beaucoup de sionistes estiment que les nazis ont inventé le racisme biologique. Le racisme nazi était une manifestation horrible du racisme, mais il n'en n’est pas la seule.

LE RACISME NAZI

Faire de l’antisémitisme l’unique forme de racisme ou plaider pour son exceptionnalité peut conduire à la négation du racisme anti-noir qui trouve ses racines dans l’esclavage et le colonialisme. C’est une chose très courante chez les politiques de  droite qui veulent s’acquitter de leurs responsabilités envers le passé.

Cette logique enfantine — à savoir « si ce n’est pas exactement ce qu’ont fait les nazis, ce n’est pas du racisme » — doit être dénoncée. Bien que je ne souhaite certainement pas minimiser les actes des nazis (et de tous les Européens qui ont soutenu leur projet d’extermination), il serait absurde de suggérer qu’ils ont inventé le racisme.

Selon Anya Topolski , un des plus grands problèmes de l’héritage des Lumières est qu’elles ont ouvert la voie au racisme culturel

Quand on examine les racines du racisme nazi, il est évident qu’il s’agissait à l’origine d’une forme de racisme culturel héritée de la tradition chrétienne de l’antijudaïsme qui contient des éléments à la fois biologique (« les juifs ne peuvent être sauvés par la conversion ») et culturel (« les juifs peuvent, en théorie, être “sauvés” par une combinaison de conversion et d’assimilation »). Les débats sur la relation entre le racisme biologique et culturel remontent à 1492, à l’époque de l’Inquisition, ainsi que lors de la colonisation des Amériques.

Le racisme, qu’il soit biologique ou naturel, est presque toujours mêlé au racisme culturel. En 1988, le philosophe français Étienne Balibar définit le racisme culturel comme un « racisme sans race » dans lequel le thème dominant n’est pas la biologie, mais le caractère inconciliable des différences culturelles.

UNE QUESTION SPIRITUELLE

Susannah Heschel, professeure d’études juives, a mené une recherche approfondie sur les racines du racisme nazi. Elle fait référence au processus de racialisation du christianisme. Un processus qui a commencé au milieu du XIXe siècle et qui atteint son sommet lors du Troisième Reich.

Les théologiens et les politiciens ont exploité le racisme comme un outil politique pour justifier l’infériorité du peuple juif. Un des aspects les plus connus de ce racisme s’érigeait contre la manière dont les Juifs s’accrochaient à leurs anciens rituels, on disait qu’ils étaient obsédés par leur corps (on critiquait leur circoncision) et leur loi (qui n’était pas la loi de l’État).

L’idée de race repose sur la vision classique du christianisme où l’on fait une distinction entre le caractère charnel du judaïsme et la spiritualité du christianisme. Bien que de nombreux chercheurs aient encore du mal à distinguer le racisme de sa manifestation biologique, il est clair que même pour les théologiens nazis il s’agissait surtout d’un problème spirituel et que la biologie n’était qu’une expression du racisme nazi.

Le racisme nazi n’était pas seulement un racisme biologique, mais plutôt un mélange de racisme théologique, culturel et biologique... tout comme l’islamophobie d’aujourd’hui. Presque tous les ingrédients sont similaires, bien que les proportions diffèrent parfois légèrement (certaines nuances sont plus subtiles, d’autres plus prononcées). L’Europe a une occasion unique de ne pas commettre à nouveau l’erreur de sous-estimer le poison de cette recette raciste…2


SUR LE MEME SUJET

L’idéologie sous-jacente du fascisme de l’entre-deux-guerres ainsi que sa propagande resurgissent aujourd’hui dans plusieurs grands médias français. Cette fois-ci, on ne vise plus les « nez crochus » des juifs, mais les voiles et les barbes de musulmans pratiquants. 

Point par point, ce nouvel eBook établit comment plusieurs médias et politiques répètent des formules hitlériennes et emploient des expressions issues de la propagande fasciste des années 1930.

En clarifiant les conditions à l’origine de l’antisémitisme nazi ainsi que les événements qui ont précédé l’ascension au pouvoir d’Adolf Hitler, l’auteur démontre que les musulmans de France pourront eux aussi un jour subir le sort des Juifs d’Allemagne de 1942


DERNIERS ARTICLES

Enlevés du continent africain, l’histoire des esclaves musulmans en Amérique (1re partie)
Selon la base de données du « Trans-Atlantic Slave Trade », 12,5 millions Africains ont été kidnappés entre 1525 et 1866 et[...]
Non Macron, nos ancêtres musulmans ne sont pas venus combattre par amour de la France
Dans son discours du 11 novembre pour le centenaire de l’Armistice de 1918, Emmanuel Macron a pris un moment pour[...]
L’imam Bin Badis et la petite fourmi, une leçon pour les musulmans d’aujourd’hui
Lorsque les armées du prophète Suleyman étaient arrivées à la Vallée des Fourmis, une fourmi ordonna aux autres d’entrer dans[...]
Questions-Réponses avec les lecteurs d’un journal hollandais (3e partie)
Dans cette troisième partie des questions-réponses, le débat porte sur la conception erronée de la musulmane opprimée, la propagande islamophobe,[...]
Remettre en question les idées des Lumières pour combattre le racisme culturel
Professeure de philosophie à l’université de Nijmegen aux Pays-Bas, Anya Topolski analyse les ressemblances entre le racisme nazi et l’islamophobie[...]
Lorsqu’un musulman pratiquant répond aux questions des lecteurs d’un journal hollandais (2e partie)
Aux Pays-Bas, le journal « De Correspondent » a souhaité briser les préjugés et les amalgames véhiculés par les grands médias sur[...]

Notes:

  1. Anya Topolski, "Racisme zonder rassen is niet nieuw”, De Morgen, 2 aout 2018
  2. Spoiler:  Anya Topolski n’est pas "islamiste", mais juive…

author-avatar

Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

Aucune réponse A "Remettre en question les idées des Lumières pour combattre le racisme culturel"

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publié