Lorsqu’un musulman pratiquant répond aux questions des lecteurs d’un journal hollandais (2e partie)

Aux Pays-Bas, le journal « De Correspondent » a souhaité briser les préjugés et les amalgames véhiculés par les grands médias sur l’islam et les musulmans visibles. Les lecteurs du journal ont pu interroger un musulman pratiquant afin de comprendre qui était réellement l’autre. 

Voici la deuxième partie des questions-réponses d’un débat enrichissant qui aurait déjà dû avoir lieu en France il y a plusieurs décennies…

LES LUMIÈRES

Leendert Jonker (retraité) : L’influence du zèle missionnaire de l’Arabie saoudite — et maintenant aussi de la Turquie — est sous-estimée. Les jeunes ont besoin d’un futur, de cohérence et d’orientation... L’éducation publique a des lacunes et n’arrive pas à donner accès aux valeurs des Lumières. La plupart des jeunes, y compris des autochtones, n’ont aucune idée de ce que signifient ces valeurs.

Kareem El Hidjaazi (K.H.) : Je pense qu’il est important de savoir que beaucoup de gens dans le monde musulman se plaignent de la même manière du « zèle missionnaire » de l’Occident par lequel on veut imposer la démocratie et la culture occidentale dans leurs pays. Les montants qui sont dépensés pour propager la démocratie dans le monde islamique sont largement supérieurs à ceux investis par les pays musulmans pour la prédication en Occident. Mais puisque les valeurs occidentales sont considérées comme universelles en Europe, cette invasion culturelle et idéologique est souvent considérée comme « normale » ou comme un signe de « modernisation ».

Les jeunes ont en effet besoin d’orientation, mais aussi (et surtout) d’une égalité des chances. Je ne sais ce qu’il en est aux Pays-Bas, mais en Belgique, un musulman barbu ou une musulmane voilée n’a presque aucune chance de trouver un emploi décent.

Ceci dit, je pense qu’il est tout à fait erroné de demander aux jeunes issus de l’immigration d’adopter les valeurs des Lumières pour deux raisons. Premièrement, vous les déracinez, car vous les coupez de leur passé et de leurs valeurs qui ne sont pas nécessairement inférieures à celles des Lumières. Deuxièmement, vous leur faites comprendre que vous ne tenez nullement compte de l’histoire de leurs ancêtres et que vous ne prenez pas en considération leurs valeurs culturelles. Personnellement, lorsque j’étais adolescent, je ressentais cela comme une négation de ma personne. C’est aussi une des raisons pourquoi j’ai décidé, après mes études, de vivre à l’étranger.

Je pense qu’il est important de toujours prendre en compte la double culture des allochtones sans les obliger à adopter des valeurs qui ne sont pas les leurs. À ce que je sache, dans le monde arabe, les expatriés européens n’ont jamais été obligés d’adopter les valeurs locales.

LE DROIT D’HÉRITAGE POUR LES FEMMES

Fred van de Biezen (ingénieur civil) : Soyons plus concret : qu’en est-il au droit d’héritage pour les femmes en islam ?

K.H. : En Islam, le fils hérite deux fois ce qu’hérite la fille, comme mentionné dans sourate al-Nisaa. Cela ne signifie toutefois pas que la femme est inférieure. Il faut à nouveau placer les choses dans leur contexte. Chez nous, l’homme a l’obligation de nourrir, de vêtir et de subvenir aux besoins de sa famille. La femme n’a pas cette obligation. Cette vision diffère en effet de la relation et de l’image homme-femme dans la société occidentale du XXIe siècle. Et alors ?

Lorsqu’une certaine pratique devient la « norme » en Occident, est-ce que le reste du monde doit impérativement adopter cette norme ? La conception actuelle que partagent les Occidentaux de la relation homme-femme, est-elle toujours applicable dans d’autres sociétés et dans les différentes parties du monde ? Et même si c’était le cas, ces normes devraient-elles être imposées dans ces pays ? Les musulmans n’ont-ils pas le droit, dans leur propre pays, de conserver leurs propres valeurs, même si les Occidentaux les considèrent comme « arriérées » ou « radicales » ? Et qu’en est-il des cultures dans lesquelles la femme n’a aucun droit d’héritage ? Pourquoi n’y a-t-il pas la moindre critique contre leur système d’héritage ?

Au passé, la situation des femmes en Europe était complètement différente et dans le futur elle changera à nouveau. Alors, pourquoi le reste du monde doit-il toujours suivre ce que l’Occident considère comme « normal » ? Beaucoup n’y voient aucun problème pour la simple raison que l’Occident déclare toujours ses propres valeurs comme universelles.

Leendert Jonker : Les Lumières ont pris naissance en Europe pour protester contre le christianisme qui prétendait détenir la vérité… Les valeurs que recherchaient les fondateurs de la pensée des Lumière avaient précisément pour objectif d’être universelles. Néanmoins, elles permettaient toujours de coexister avec les valeurs inspirées par la religion, sauf dans la mesure où elles sont en conflit avec l’égalité de tous. Il est vrai qu’au 18e siècle les femmes n’étaient pas encore considérées comme des êtres humains, mais cela a changé aujourd’hui avec le féminisme.

Je trouve donc vexant que Kareem El-Hidjaazi dise « et alors ». Les idéaux des Lumières n’acceptent aucune distinction entre les croyants, peu importe leur dénomination, et encore moins entre les sexes et les races. Je considère qu’on ne peut pas relativiser ces choses-là. Respecter et accepter les différentes religions en tant que choix personnel est une valeur universelle qui est essentielle.

Mais il est tout aussi essentiel qu’une religion ou philosophie de vie n’impose aucune norme contraignante à ceux qui pensent différemment. Car cela aura inévitablement des conséquences pour l’égalité des sexes, le droit du mariage — le droit civil laïc doit toujours prévaloir —, le droit d’opter pour l’avortement ou l’euthanasie, la séparation entre l’église et l’État…

Ce que je viens de mentionner implique que ces valeurs — dérivées des Lumières occidentales — doivent forcément être universelles et ne peuvent être limitées aux pays occidentaux. Ce sont ces valeurs qui, en fin de compte, constituent le seul espoir d’une reconnaissance totale pour toutes les minorités dans le monde.

LES VALEURS « UNIVERSELLES »

K.H. : Vous parlez des musulmans aux Pays-Bas, moi des musulmans dans le monde islamique qui n’ont rien eu à dire sur les valeurs « universelles » que l’Occident a imposées au monde. Je ne pense d’ailleurs pas que vos théories soient appliquées dans la vie réelle. 

Ce n’est pas parce que les valeurs des Lumières étaient appropriées pour l’Europe à une certaine époque que cela devrait être le cas dans le reste du monde.

Dans le passé, l’homme blanc n’a jamais vraiment respecté les droits d’autres humains ou peuples (croisades, colonisation, impérialisme, etc.) et a commis les plus grands génocides de l’histoire. En 1948, avec la Déclaration des droits de l’homme, c’est justement ce même homme occidental qui s’est donné pour mission d’expliquer ce que sont les droits universels de l’homme aux peuples à qui l’Occident a nié tous les droits pendant plusieurs siècles.

À vrai dire, les musulmans n’ont jamais eu besoin que l’Occident leur apprenne quels sont les droits de l’homme. Il faut savoir qu’en islam, les droits des êtres humains furent déjà établis bien avant que l’Occident ne songe à les inventer. Ces droits sont détaillés dans les deux sources religieuses (le Coran et la tradition prophétique) et concernent tous les êtres humains dans toutes les situations : les droits de l’épouse sur son mari (et vice versa), les droits des enfants sur leurs parents (et vice versa), les droits des musulmans les uns envers les autres, les droits du non-musulman qui vit dans une terre musulmane, les droits des voisins, des pauvres, etc.  Dans la Déclaration occidentale des droits de l’homme, l’éducation est un droit, dans l’Islam c’est une obligation.

Mais l’Occident n’a jamais voulu tenir compte de ces droits énormes, car ils viennent de peuples « barbares et inférieurs ».

Leendert Jonker : Je ne voudrais pas interdire les formations internationales des imams - qu’elles soient d’Arabie Saoudite, d’Iran ou de Turquie, à condition que ces écoles se conforment à la loi et respectent explicitement l’ordre laïc des Pays-Bas et d’autres États constitutionnels démocratiques. Mais j’estime également très important que, dans l’enseignement ordinaire, on accorde beaucoup plus d’attention à la signification essentielle des Lumières — y compris le contexte historique de sa création — et à l’explication universelle des droits de l’homme.

K.H. : Il faut savoir qu’en 1947, année où la Déclaration universelle des droits de l’homme fut rédigée, notre contexte historique était très différent du vôtre. L’Occident avait réussi à démanteler l’Empire ottoman, à détruire le système d’éducation islamique et à établir des dictateurs laïques dans ses colonies. Désormais, l’objectif était de saper une fois pour toutes les valeurs islamiques et la culture musulmane afin d’éliminer tout espoir de retour à l’unité des peuples musulmans.

Les Nations Unies ont réussi a intégrer les pays musulmans dans un organe « universel » qui ne servait que les intérêts occidentaux. C’est ainsi que l’unité de la Oumma et l’organisation interislamique ont été considérablement affaiblies. Les pays musulmans (ou plutôt leurs dictateurs laïques) ont adhéré à une charte de valeurs qui ne sont pas les leurs. Depuis, ils ont toujours été dans l’incapacité de s’organiser de manière indépendante pour défendre leurs propres intérêts et aider leurs différentes minorités persécutées à travers le monde.

Maintenant, ce que les Hollandais considèrent comme des libertés (euthanasie, drogues, mariage pour tous…) n’est pas forcément identique chez d’autres peuples. Imaginez-vous qu’un musulman venu d’un autre continent souhaiterait enfreindre la loi hollandaise, prétextant que son acte relève des libertés essentielles et universelles. Comme vous ne l’accepterez pas, les musulmans dans leurs pays non plus. Partout dans le monde, les gens ont des cultures, des principes et des valeurs différents. Penser qu’il existe une sorte de culture universelle à laquelle peuvent adhérer tous les peuples du monde avec toutes leurs différences (langue, religion, coutumes, etc.) est selon moi une idée absurde et une forme d’impérialisme culturel.

LA LIBERTÉ DE CHOIX

Leendert Jonker : Vous ne comprenez pas, ou vous voulez dissimuler qu’il existe une différence essentielle entre le fait de laisser les gens choisir la liberté de choisir et le fait d’imposer les normes et les valeurs d’une culture particulière... La liberté de choix est une valeur universelle, pas une particularité culturelle des impérialistes ou des croisés occidentaux.

K.H. : La liberté de choix dans chaque pays est limitée et déterminée par la culture, le passé et l’idéologie dominante du pays en question. En Europe aussi, la liberté de choix n’est pas absolue. Les hommes n’ont par exemple pas le choix d’épouser quatre femmes, les femmes n’ont pas le choix (en Belgique, France et Danemark...) de porter le foulard à l’école ou de porter le niqab dans la rue, etc. Par conséquent, dans chaque pays, le « choix » de chacun sera toujours limité par les lois locales et c’est précisément par le biais de ces lois que les valeurs occidentales seront imposées à tous les citoyens de ces pays occidentaux. C’est une chose tout à fait normale et compréhensible et c’est ce qu’il se passe partout dans le monde. Maintenant, le problème se pose lorsqu’un peuple veut imposer ses valeurs dans une autre partie du monde du fait qu’il les considère comme universelles.

Les Européens évoquent souvent leurs acquis : les Lumières, la Révolution française et industrielle. Mais en dehors de l’Europe, ces acquis ne se remarquent pas. Dans le monde musulman, les Occidentaux propagent tout sauf des Lumières. Bien au contraire, ils y soutiennent de nombreux régimes corrompus qui, en sous-traitance, combattent l’identité musulmane. L’Europe a un côté obscur qui n’est que rarement éclairci et l’aspect le plus révélateur de ce côté obscur est celui de l’islamophobie et de la xénophobie latente. Certes, beaucoup d’Arabes discriminent les Noirs, les Chinois méprisent les Européens, les Indiens pensent parfois posséder une culture supérieure. Mais aucun d’eux n’a, au nom de sa race ou de ses valeurs culturelles, jamais construit des idéologies racistes pour ensuite perpétrer des génocides ou mener des guerres coloniales et mondiales comme l’ont fait les Occidentaux. Et c’est ici que se trouve toute la différence.

La première « expansion » occidentale fit plus de 15 millions de victimes en Amérique Centrale et en Amérique du Sud dans un laps de quelques décennies. Or, c’est le continent africain qui subit la violence la plus redoutable. Quatre siècles de commerce esclavagiste (avec les Hollandais en tête) ont fait 60 millions de déportées et 20 millions de morts selon les chiffres de l’UNESCO. Puis ont suivi les guerres coloniales en Indochine : plus d’un million de morts causés par les Français, puis encore 2 millions par les Américains. Puis, à nouveau l’Afrique ; l’Algérie : 1,2 million de morts, la partie sud de l’Afrique : 2 millions de morts en Angola seulement, sans compter le soutien massif au massacre du peuple palestinien par l’état juif. Voilà pourquoi les musulmans considèrent aujourd’hui la culture occidentale comme une culture de barbares. Pour eux, les principes de « liberté, égalité et fraternité » sont conçus comme « violence, sang et répression »

Avec un passé pareil, l’Occident est-il réellement en position de faire la leçon ou de rédiger une Déclaration des droits de l’homme ?

À suivre…


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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

1 réponse A "Lorsqu’un musulman pratiquant répond aux questions des lecteurs d’un journal hollandais (2e partie)"

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    Mustafa 24 octobre 2018 (19 h 37 min)

    As salam aleykoum wa rahmatoullah wa barakatouh
    Mashallah vos articles sont toujours aussi pertinents . Merci à vous d’œuvrer pour le bien de la oumma. Qu’allah vous accorde la réussite.

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