Les dessous du principe de neutralité

La récente affaire de Halima 1)Halima est une secrétaire en université à qui l’administration avait commencé par lui reprocher ses tenues « typées à la marocaine ». Plus tard, sa supérieure lui demandera de s’habiller « plus court » au nom de la neutralité. Voir https://www.islamophobie.net/2020/04/30/sa-superieure-lui-demande-de-shabiller-plus-court-au-nom-de-la-neutralite/ démontre, une fois de plus, que le principe de neutralité est un subterfuge auquel recourent les islamophobes qui souhaitent contraindre les musulmans à s’acculturer. Ce n’est pas la première fois qu’au nom de la neutralité, de virulents xénophobes cherchent à réduire la visibilité des citoyens musulmans

La neutralité qu’ils invoquent n’est évidemment pas neutre et incarne aussi une culture et une croyance spécifiques. En gros, ils présentent leur propre appartenance comme « neutre » pour s’octroyer le droit de l’imposer aux autres 2)Voir à ce sujet Les angles morts de l’islamophobie française.

À n’en pas douter, le principe de neutralité est une conception qui porte atteinte à la cohésion sociale et qui exclut toute liberté et diversité religieuses dans le service public et l’enseignement 3)L’exigence de « neutralité aux membres de la société civile » fut un argument clé dans le vote de la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques. Il fallait préserver la « neutralité de l’espace scolaire ». Il entrainera forcément des traitements discriminatoires (infligés aux personnes religieuses) d’une part et des traitements préférentiels (accordés aux athées) de l’autre. 

À quoi bon garantir la liberté des croyances si on est incapable d’offrir la possibilité aux individus de construire librement leur personnalité et d’arborer une tenue qui est conforme à leur croyance ? À quoi bon avoir un traitement égal des différents cultes si l’État s’érige comme référent culturel auquel tous les membres des cultes doivent se soumettre en rejetant leur identité ?

UNIVERSALISER LA NEUTRALITÉ

Sur les plateaux télévisés, les icônes du racisme antimusulman (Zemmour, El Rhazoui…) exigent sans cesse que la « neutralité » soit prescrite partout et à tout moment.

C’est alors que Nicolas Cadène, rapporteur général de l’observatoire de la laïcité, s’érige comme grand défenseur des musulmans et rappelle aux laïcards radicalisés que le principe de neutralité s’applique uniquement aux employés des services publics. Dans un tweet, le mufti de la laïcité française a récemment déclaré que « le risque de toujours résumer la laïcité à la seule neutralité, c’est d’étendre la neutralité à des personnes qui n’y sont pas soumises et à ainsi s’opposer au principe de laïcité lui-même. »

Une fois universalisé, le caractère liberticide du principe de neutralité ne pourra plus être contesté.

Mais les musulmans, doivent-ils réellement se réjouir de ce type de propos ? À présent, le principe de neutralité permet une ségrégation partielle dans la société française. Mais qu’en sera-t-il si la France décide un jour de l’universaliser et d’en faire une règle qui s’applique à tous ses citoyens ? Le racisme d’État s’étendra de manière massive à l’ensemble des minorités qui désirent maintenir leur identité et pratiquer librement leur culte.

Devant le regard du monde entier, la France deviendra un pays ostensiblement fasciste où les forces de l’ordre arrêteront systématiquement toute personne ayant la moindre apparence religieuse. Les dessous du principe de neutralité seront mis au grand jour et son caractère liberticide ne pourra plus être contesté. Le gouvernement français se retrouvera dans une situation insoutenable et sera très probablement contraint d’abolir l’ensemble des interdictions vestimentaires.

LÉGITIMER LA SÉGRÉGATION CULTURELLE

Empêcher la neutralité de s’étendre à l’ensemble de la société revient en quelque sorte à dissimuler son aspect ségrégationniste. Il est, en effet, impossible de mener une politique qui est discriminatoire pour les masses (ceux dans l’espace public) sans qu’elle le soit également pour une minorité (ceux dans le service public). 

Ou bien le principe de neutralité est un principe tout à fait légitime et non discriminatoire, dans ce cas il ne devrait y avoir aucune restriction à sa généralisation et il pourrait être imposé partout. Ou alors il s'agit d'un principe aberrant et discriminatoire, il faudra dans ce cas l’abolir partout et de manière définitive. Voyez-vous, si la ségrégation raciale aux États-Unis était uniquement pratiquée dans le service public, personne n’aurait nié son caractère discriminatoire du fait que le reste de la société n'était pas ségréguée. Il en va de même pour la ségrégation culturelle qui sévit actuellement en France.

Le principe de neutralité est le cheval de Troie de la fachosphère française.

Le principe de neutralité est le cheval de Troie de la fachosphère française. En approuvant un principe qui discrimine certaines minorités dans le secteur du travail, la France a légitimé leur exclusion de la société. Il est alors tout à fait normal que les ennemis de ces minorités en question exigent que la neutralité soit appliquée dans toutes les situations possiblement imaginables. De même, si l’on refuse d’imposer la neutralité dans l’espace public en reconnaissant que ce serait une atteinte aux droits fondamentaux, il est logique que les minorités employées dans le service public demandent à ne plus être discriminées

LA RÉFORME RADICALE

Évoquer le principe de neutralité pour contraindre une minorité à adopter une nouvelle identité ou une autre apparence est un acte discriminatoire d’une brutalité inouïe.

Voilà pourquoi une réforme de la laïcité française est désormais indispensable. Une nouvelle interprétation du principe de neutralité qui rompt entièrement avec l’idéologie du passé colonialiste s’impose. 

Aujourd’hui, la France a un choix à faire : le principe de neutralité doit ou bien être généralisé ou bien aboli. Le statuquo n’est pas une option, car il légitime et dissimule une ségrégation culturelle que les racistes voudront constamment extrapoler à l’ensemble de la société...

>> Lire la 2e partie de "Les dessous du principe de neutralité" ici


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Notes:   [ + ]

1. Halima est une secrétaire en université à qui l’administration avait commencé par lui reprocher ses tenues « typées à la marocaine ». Plus tard, sa supérieure lui demandera de s’habiller « plus court » au nom de la neutralité. Voir https://www.islamophobie.net/2020/04/30/sa-superieure-lui-demande-de-shabiller-plus-court-au-nom-de-la-neutralite/
2. Voir à ce sujet Les angles morts de l’islamophobie française
3. L’exigence de « neutralité aux membres de la société civile » fut un argument clé dans le vote de la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques. Il fallait préserver la « neutralité de l’espace scolaire »

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

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