Ibn Sina, le COVID-19 et les mesures de confinement

Il ne faut pas avoir peur de la maladie, mais éviter tout rassemblement de personnes. La maladie peut se transmettre par les mains, par les cheveux et même par l’air. Les mosquées et les marchés doivent fermer temporairement, que chacun prie à la maison. L’argent doit être stérilisé avec du vinaigre. Celui qui traite un patient doit mâcher des feuilles d’armoise et se couvrir le nez avec un morceau de tissu imbibé de vinaigre. Une personne infectée peut en contaminer cent autres.

Ce ne sont pas les conseils médicaux des virologues durant cette crise du Covid-19, mais les instructions d’Ibn Sina (980 - 1037) dans le film soviétique « Avicenne » de 1956 consacré à sa biographie et ses découvertes médicales. 

Il y a dix siècles, le médecin perse avait déjà mis en place des mesures efficaces pour combattre l’épidémie qui sévissait à son époque (appelée alors la « mort noire »).

UN VIRUS SIMILAIRE AU CORONA AU XIe SIÈCLE ?

Ibn Sina, plus connu sous le nom latin d’Avicenne, a fourni une contribution fondamentale à la médecine. Jusqu’au XVIIe siècle, son encyclopédie médicale al-Qanun fi al-Tibb (« Canon de la médecine ») est utilisée comme référence pour la médecine dans de nombreuses universités européennes.

Une de ses découvertes majeures fut celle du caractère contagieux des maladies infectieuses 1)Kadircan Keskinbora, “Medical Ethis and History of Medecine.”. Ibn Sina soupçonnait déjà que certaines maladies étaient transmises par des micro-organismes. Dans l’une des scènes du film en question, Ibn Sina dit à son élève :

J’ai conclu de mon étude que toutes les maladies infectieuses surviennent et se propagent par de très petites particules qui sont invisibles à l’œil nu. Leur nombre est gigantesque et elles provoquent de la fièvre et entrainent la mort noire (NDT c.-à-d. la peste). Elles peuvent s’attacher à tout : vos mains, votre visage, vos cheveux et vos vêtements. 2)Voici le passage du film en question : https://www.youtube.com/watch?v=fUBDZO9apS4&feature=emb_logo [Veillez à couper le son]

En période d’épidémie, Ibn Sina conseillait de régulièrement se laver les mains avec du vinaigre. Dans un autre passage du film « Avicenna », Ibn Sina va à la rencontre du physicien Abu al-Rayhan al-Biruni. Quand ce dernier souhaite le saluer, Ibn Sina évite la poignée de main et recule pour garder une certaine distance. Ibn Sina demande de lui apporter des vêtements propres et du vinaigre pour se laver les mains et le visage. Surpris par la demande d’Ibn Sina, al-Biruni lui demande dans quel pays les gens adoptent cette coutume étrange. Ibn Sina rétorque en disant que ce sont des coutumes qui doivent prévaloir dans tout pays qui est atteint par la peste noire.

LA « QUARANTAINE », LES QUARANTE JOURS DE CONFINEMENT

Ibn Sina est aussi connu pour avoir introduit le système de quarantaine afin de limiter la propagation des maladies contagieuses 3)Néanmoins, il y avait déjà une forme de quarantaine obligatoire dans certains hôpitaux du monde islamique. Entre 706 et 707, le sixième calife omeyyade Al-Walid ibn Marwan avait construit le premier hôpital de Damas. Il avait ordonné d’isoler les personnes infectées par la lèpre des autres patients de l’hôpital.. Pour éviter la contamination interhumaine, il préconisait une méthode d’isolement où les personnes devaient rester confinées durant une période de 40 jours. Il avait appelé cette méthode « al-Arba’iniya » (c.-à-d. « les quarante (jours) » en arabe).

Au XIVe siècle, les Occidentaux prennent connaissance des méthodes de confinement chez les musulmans. C’était l’époque où la Grande Peste ravageait l’Occident (entre 1347 et 1352). L’épidémie avait alors décimé au moins un tiers de la population, soit près de 20 millions de personnes. 

Les commerçants vénitiens s’inspiraient des recherches d’Ibn Sina pour prendre des mesures de précaution afin d’éviter la propagation de la peste. Avant d’atteindre la côte, ils faisaient descendre l’ensemble des passagers de leurs navires sur des îles avoisinantes. En les isolant avant le débarquement final sur les plages des villes maritimes, ils voulaient s’assurer que personne ne présente des symptômes de la peste.

La méthode de confinement d’Ibn Sina fut aussi reprise par les médecins en ce qui est aujourd’hui l’Italie. Ils ont rebaptisé la méthode d’Ibn Sina « Quarantena », la traduction italienne de l’expression « les quarante (jours) » (al-Arba’iniya). C’est probablement de là que vient le mot « quarantaine »

Entre 1347 et 1352, la Grande Peste avait décimé au moins un tiers de la population en Eurasie et en Afrique du Nord.

Au début du XIe siècle, Ibn Sina connaissait déjà les virus et introduisait des méthodes de quarantaine pour limiter la propagation de maladies infectieuses (surtout la tuberculose) 4) J. Shephard, “An Illustrated History of Health and Fitness, from Pre-History to our Post-Modern World.” . Presque mille ans après sa mort, ses enseignements sont appliqués dans quasi tous les pays du monde afin de contenir la propagation du Coronavirus.

L’INFLUENCE COLONIALE DE LA « QUARANTAINE »

Huit siècles après les mesures de confinement d’Ibn Sina, le terme de « la quarantaine » réapparait en Égypte et cela, très curieusement, sous sa forme occidentale.  

Dans son Tarîgh Ajâ’ib al-Aghbâr, l’historien égyptien Abdul-Rahman al-Jabarti (1756-1825) 5)Sheikh al-Jabarti fut le premier chroniqueur arabe des expéditions coloniales et un témoin direct de l’occupation de Napoléon en Égypte dont il fut un des opposants les plus vocaux. Après avoir été arrêté, il continua de sa cellule la campagne anti-française. L’historien David Avalon, décrit l’œuvre d’al-Jabarti comme une des chroniques les plus importantes du monde arabe de l’époque islamique (voir «Encyclopedia of Islam»). décrit méticuleusement les événements durant l’épidémie de la peste noire en 1813. Cependant, al-Jabarti parle de « al-Qarantina » (c’est-à-dire de quarantaine) et non pas de « al-Arba’iniya ». Non seulement emploie-t-il le terme italien, il en fait même un verbe (« Qarantouhou » pour dire « ils l’ont mis en quarantaine ») :

Des rumeurs circulaient selon lesquelles ils (les autorités) se rendaient chez la personne qui avait contracté la maladie afin de l’examiner. Si elle s’avérait malade, ils la plaçaient en quarantaine chez eux. Ensuite, sa famille ne recevait plus aucune nouvelle du patient, à moins que la personne eût survécu la maladie et qu’elle rentrait à la maison entièrement guérie. Pour le reste, sa famille ne pouvait ni visiter le patient ni avoir de ses nouvelles.  

Lorsque le patient mourait, les (personnes) responsables de la quarantaine l’enterraient avec ses vêtements dans une fosse qu’ils remplissaient de terre. Quant à sa demeure, personne ne pouvait y entrer ou sortir durant une période de quatre jours. Ils brûlaient ses vêtements personnels et plaçaient des gardiens devant sa porte. Si un passant touchait la porte ou enfreignait le cordon sanitaire, ils l’arrêtaient, l’enfermaient et le mettaient en quarantaine.

S’ils soupçonnaient qu'une personne décédée était atteinte de la peste, ils brûlaient ses vêtements et son lit. Une personne lavait le corps du défunt et des porteurs spécialement désignés le sortaient de la maison sans se faire remarquer. Ils (les porteurs) étaient devancés par des gardes qui empêchaient les passants de s’approcher (du corps). Si une personne s’approchait trop du défunt, elle était immédiatement mise en quarantaine. Après l’enterrement, toutes les personnes qui avaient touché le défunt en le lavant, en le portant ou en l’enterrant étaient à leur tour mises en quarantaine. Ils ne sortaient jamais de chez eux, sauf si c’était pour faire leur travail. Tous ces évènements avaient écœuré les gens et beaucoup ont fui vers la campagne. » 6)Abdul-Rahman al-Jabarti, « Tarîgh Ajâ’ib al-Aghbâr », 2/415

Dans ce passage, Al-Jabarti emploie cinq fois le mot « quarantaine » dans sa version européenne. Cela s’explique très probablement par la colonisation de l’Égypte par les Français qui a eu lieu entre 1789 et 1801. Il ne fait aucun doute que le terme de la quarantaine s’était à l'époque répandu et qu’il était utilisé par les médecins français

Lorsqu’en 1798 Napoléon débarque en Alexandrie avec 400 navires pour conquérir l’Égypte, il était accompagné d’une armée de 36 000 hommes et des centaines de médecins et scientifiques

En imposant leur « civilisation supérieure », les Français avaient alors détruit et francisé le système éducatif local. Beaucoup de termes français se sont ainsi introduits dans le langage médical des Égyptiens. L’expression arabisée de « al-Qarantina » est sûrement un fruit de la colonisation culturelle qui a eu lieu durant l’occupation de Napoléon. 

Aujourd’hui, dans le monde arabe on ne parle plus de « al-Qarantina » ou de « al-Arba’iniya », mais plutôt de « al-Hajr al-Sihhi » (littéralement « la détention sanitaire »). 

Les temps changent… et les termes aussi.

Dans son ouvrage « Tarîgh Ajâ’ib al-Aghbâr », Al-Jabarti emploie le terme « quarantaine » dans sa version européenne.


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Notes:   [ + ]

1. Kadircan Keskinbora, “Medical Ethis and History of Medecine.”
2. Voici le passage du film en question : https://www.youtube.com/watch?v=fUBDZO9apS4&feature=emb_logo [Veillez à couper le son]
3. Néanmoins, il y avait déjà une forme de quarantaine obligatoire dans certains hôpitaux du monde islamique. Entre 706 et 707, le sixième calife omeyyade Al-Walid ibn Marwan avait construit le premier hôpital de Damas. Il avait ordonné d’isoler les personnes infectées par la lèpre des autres patients de l’hôpital.
4. J. Shephard, “An Illustrated History of Health and Fitness, from Pre-History to our Post-Modern World.”
5. Sheikh al-Jabarti fut le premier chroniqueur arabe des expéditions coloniales et un témoin direct de l’occupation de Napoléon en Égypte dont il fut un des opposants les plus vocaux. Après avoir été arrêté, il continua de sa cellule la campagne anti-française. L’historien David Avalon, décrit l’œuvre d’al-Jabarti comme une des chroniques les plus importantes du monde arabe de l’époque islamique (voir «Encyclopedia of Islam»).
6. Abdul-Rahman al-Jabarti, « Tarîgh Ajâ’ib al-Aghbâr », 2/415

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

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