« Nègres » et « islamistes », les convergences d’une lutte culturelle

Huit minutes et 46 secondes, c’était précisément le temps durant lequel un officier de police dans le Minnesota avait maintenu son genou sur le cou d’un homme noir qui était menotté et plaqué au sol. Dans les mois à venir, ces 8 longues minutes allaient embraser le pays le plus puissant au monde, et le confronter aux profondeurs ténébreuses de son racisme.

Un peu partout aux États-Unis, le meurtre de George Floyd a très vite suscité le dégoût d’un grand nombre de citoyens américains. Le poing levé, des milliers de manifestants sont sortis dans les rues pour rappeler que la vie des Noirs avait aussi une importance. Leurs voix s’élevaient au point qu’elles ont fini par toucher un nerf transatlantique. De l’Europe à Afrique en passant par le Levant, des personnes qui n’ont jamais mis un pied en Amérique ont alors exprimé leur soutien à la cause de la communauté afro-américaine. Les manifestations subséquentes qui se sont tenues dans les métropoles européennes ont dès lors montré à quel point les communautés minoritaires se sentent discriminées, maltraitées, marginalisées et déshumanisées.

Le mouvement Black Lives Matter a redonné du souffle à la lutte contre le racisme d’État et les violences policières. Sa cause est devenue internationale, car aux deux rives de l’océan, des personnes racisées meurent sous le poids d’agents qui étaient supposés les protéger. 

En France, le cas le plus connu est celui d’Adama Traoré, mort étouffé après une banale interpellation en juillet 2016. De l’autre côté de la frontière, au sud de l’Espagne, Ilias Tahiri, un jeune Espagnol d’origine marocaine est décédé dans un centre pour mineurs — placé sous tutelle de l’État — au sud de l’Espagne. Ilias n’a pas été asphyxié par une seule personne, précisait El País en juin 2020, mais par six personnes ; un responsable du centre et cinq agents de sécurité [1]Patricia Ortega Dolz, « El vídeo de la muerte de un joven en un centro de menores no muestra que este opusiera resistencia », El País, 09/06/2020.. Bien que la mort du jeune Marocain fût filmée, la justice espagnole décide contre toute attente de blanchir les agents. Les médias, quant à eux, étouffent l’affaire et, par-là, le jeune Ilias pour une seconde fois…[2] De manière plus générale, il y a aujourd’hui des peuples qui se font asphyxiés depuis des décennies, mais qui ne bénéficieront jamais de la couverture médiatique de George Floyd. Quand les … Continue reading

Le racisme est de différents types, mais ses expressions sont souvent interreliées. Il est impossible d’en analyser une partie sans l’étudier dans un contexte plus large. Les décès tragiques de Georges Floyd, Adama Traoré et Ilias Tahiri font inévitablement revivre le passé. Le meurtre de Floyd réveille les douloureux souvenirs des lynchages publics durant lesquels les esclaves noirs étaient pendus aux arbres. La mort de Traoré ne peut qu’évoquer le passé de la barbarie coloniale des Français menée sur le continent africain, alors que l’asphyxie d’Ilyes fait ressurgir les cris des tortures infligées aux Morisques dans l’Andalousie du XIVe siècle.

En s’attaquant aux statues des grandes figures de la colonisation, les manifestants avaient identifié la source des injustices qu’ils subissaient. Dans les médias, les adeptes de l’extrême droite demandaient s’il était normal de voir des jeunes déboulonner des statues. Mais la vraie question aurait dû être s’il était normal que des génocidaires avec le sang de millions d’innocents sur les mains aient encore aujourd’hui leur signature dans les lieux publics. 

Le passé influe toujours le présent. Les statues de Colomb, Léopold II, Edward Colston, etc. sont les traces d’une histoire qui représentent et maintiennent l’idéologie raciste qui gangrène plusieurs sociétés occidentales. 

LE GRAND DENI FRANÇAIS

En Europe, la mort de Floyd a avant tout montré à quel point la France est dans le déni d’elle-même. Après les manifestations contre les violences policières de juin 2020 à Paris, les polémistes zemmouristes ont fustigé toute personne osant la moindre comparaison entre les Afro-Américains et les minorités de France. Sur les plateaux de CNEWS et BFM, on pouvait les entendre dire que « chez eux » les bavures policières étaient minimes comparés à celles des Américains. Dans leurs longues tirades, ils avaient pris soin d’omettre que les personnes racisées aux États-Unis et en France subissent des discriminations similaires : contrôles au faciès, violences policières, fouilles disproportionnées, perquisitions abusives, usage excessif de la force, discriminations à l’emploi et au logement, campagnes de propagande médiatique contre leur minorité… De New York à Paris, les membres d’une génération perdue subissent quotidiennement des micro-agressions qui sont le fruit d’une perception généralisée dans une société qui les considère comme une menace perpétuelle.

« Nègres » & « islamistes », les convergences d’une lutte culturelle

Le déni de leur propre racisme explique pourquoi de nombreux journalistes français ont exprimé plus de sympathie pour le membre d’une minorité à l’autre bout de l’océan qu’avec « leur » Adama. Si le même crime qu’ils ont dénoncé aux États-Unis a été justifié chez eux, c’est parce qu’en France, les « Nègres » et les « islamistes » y sont jusqu’à ce jour déshumanisés. Qu’on le veuille ou non, la haine raciste de l’Afro-Américain reste identique à celle de l’Arabe ou l’Africain en France. 

Ce déni du racisme français est aussi palpable chez les politiques qui semblent être plus préoccupées par le fait que leur gouvernement soit accusé de racisme que par le racisme lui-même. L’Élysée a voulu à tout prix cesser toute comparaison entre le racisme institutionnalisé de la société américaine et l’islamophobe d’État de la République française.

Le 5 juin 2020, la porte-parole du gouvernement français Sibeth Ndiaye avait déclaré sur les ondes de Sud Radio que la situation américaine n’est « absolument pas comparable » à la situation en France et qu’il était « hors de propos de faire la comparaison ». Ndiaye ne pouvait pas « laisser dire qu’il y aurait un racisme d’État », car « la France n’est pas un pays raciste ». Selon elle, il s’agirait « uniquement de brebis galeuses » et tous ceux qui déclaraient le contraire, jetteraient « de l’huile sur le feu », tiendraient « des propos outranciers » et mentiraient « sur ce qui est la réalité de la France ». Rien de mieux qu’une femme noire pour blanchir une arrogante élite qui s’est construit sur la misère d’autrui en proclamant haut et fort que la France est le pays symbole des droits de l’homme.


Une étude de l’Institut Montaigne a néanmoins montré que la porte-parole du gouvernement n’est pas vraiment au courant de ce qu’il se passe dans l’hexagone. Dans une interview avec ARTE, son directeur Laurent Bigorgne avait expliqué qu’il était « plus difficile de trouver du travail si on est musulman en France que si on est Noir aux États-Unis ». Les testings [3]Le système du testing consiste à envoyer des CV de candidats fictifs en réponse à des offres d’emploi réelles, et à mesurer les taux de réponses en fonction des différents profils. de son institut avaient démontré qu’une personne au nom de Mohammed avait cinq fois moins de chances de trouver un emploi qu’une personne au nom de Michel [4]C.-à-d. que pour obtenir un entretien d’embauche, Mohamed devait envoyer vingt CV alors que Michel ne devait en envoyer que quatre..

Issue d’une famille de la haute bourgeoisie sénégalaise, Ndiaye n’était évidemment pas la bonne personne pour se prononcer sur le racisme. La native informant est incapable de comprendre ce que vivent les banlieusards et encore moins ce que subissent les musulmans pratiquants. Et même si c’était le cas, il faut rappeler qu’elle a avoué qu’elle accepterait de « mentir pour protéger le président ».

Le discours de Ndiaye contraste fortement avec celui du candidat à la présidentielle américaine Joe Biden qui, quelques jours après la mort de George Floyd, avait admis que l’esclavage entachait toujours les États-Unis. « Aucun de nous », avait-il dit, « ne peut se détourner de cette blessure ouverte du pays ». En France, ce type de discours est inimaginable. Dans le meilleur des cas, les politiques se désintéresseront des crimes coloniaux et nieront leurs effets néfastes. Les plus prétentieux vanteront « les bienfaits de la colonisation » pour rappeler aux nouveaux indigènes l’immense dette de reconnaissance qu’ils devraient avoir envers la France. Plus le racisme est structurel, plus il est difficile à cerner. C’est pourquoi en France, il est presque invisible.

UNE COMPARAISON JUSTIFIEE ?

Pour savoir si la situation des Afro-Américains est réellement comparable à celle des minorités racisées en Europe, il faut revenir aux discours de certains porte-paroles du mouvement de libération de la communauté noire en Amérique. À travers une analyse du discours de Malcolm X, Stokely Carmichael (Black Panthers) et James Baldwin, cet ouvrage présente une série de similitudes frappantes avec la situation des Noirs, Arabes et notamment des musulmans en France. Les trois activistes en question avaient décrit les structures racistes des États-Unis en présentant un modèle explicatif de leur société. Comme ce modèle correspond en bien de points à la structure de l’islamophobie d’État en France, il est normal que beaucoup de musulmans s’inspirent de la résistance intellectuelle de ces écrivains afro-américains. 

Que l’analyse des deux structures soit tellement similaire n’a rien d’anormal. Les deux idéologies (racisme et islamophobie) ont une base doctrinale commune qui repose sur le besoin d’affirmer la supériorité (raciale ou culturelle) du Blanc américain ou du laïc français. Dans les deux cas de figure, la propagande vise à nourrir une série de fantasmes en diabolisant respectivement le « Nègre » et l’« islamiste ».

 L’histoire des Afro-Américains diffère de celle des Arabo-Européens, mais cela ne change rien au fait que leurs ennemis respectifs les ont combattus avec des méthodes identiques. Les réactions des deux minorités à l’injustice sont ipso facto tout à fait comparables. En étudiant l’état d’esprit de l’agresseur et les sentiments de l’agressé, les convergences d’une lutte culturelle se dessinent entre deux communautés ostracisées…


Titre : « Nègres » & « islamistes », les convergences d’une lutte culturelle

Auteur : Kareem El Hidjaazi

Nombres de pages : 259 

Prix : 16 €

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Notes:

1 Patricia Ortega Dolz, « El vídeo de la muerte de un joven en un centro de menores no muestra que este opusiera resistencia », El País, 09/06/2020.
2 De manière plus générale, il y a aujourd’hui des peuples qui se font asphyxiés depuis des décennies, mais qui ne bénéficieront jamais de la couverture médiatique de George Floyd. Quand les Ouïgours, les Rohingyas et les Palestiniens disent ne plus pouvoir respirer, personne ne les entend…
3 Le système du testing consiste à envoyer des CV de candidats fictifs en réponse à des offres d’emploi réelles, et à mesurer les taux de réponses en fonction des différents profils.
4 C.-à-d. que pour obtenir un entretien d’embauche, Mohamed devait envoyer vingt CV alors que Michel ne devait en envoyer que quatre.

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

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