L’imam Bin Badis et la petite fourmi, une leçon pour les musulmans d’aujourd’hui

Lorsque les armées du prophète Suleyman étaient arrivées à la Vallée des Fourmis, une fourmi ordonna aux autres d’entrer dans leurs demeures pour éviter que les armées les piétinent sans s’en rendre compte.

En méditant sur cette histoire de la sourate « Al-Naml », l’imam Abdelhamid Bin Badis avait déduit l’importance pour le musulman de se soucier pour sa communauté :

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La fourmi mentionnée dans le verset à prémuni sa colonie (contre un danger) et a ainsi accompli son devoir envers les siens. Qu’en est-il alors pour l’être humain et ses obligations envers son peuple ? Il s’agit ici d’une puissante exhortation adressée à celui qui n’attache aucune importance aux affaires de sa communauté, à celui qui ne remplit pas son devoir à l’égard des siens et à celui qui, conscient d’un danger imminent qui menace son peuple, se tait comme s’il n’avait rien vu. C’est aussi une exhortation à celui qui fait peser une menace sur son peuple l’exposant (par-là) à un danger. Ô musulmans, nous avons un besoin immense d’hommes qui se comportent comme cette fourmi… 

 Bin Badis, « Tafsir Bin Badis » 

À son époque déjà, l’imam Bin Badis se plaignait du manque de personnes qui attachaient de l’importance aux affaires de leur communauté. Qu’aurait-il bien dit à notre époque où des béni-oui-oui participent à la gestion néocoloniale des musulmans de France ? Qu’aurait-il pensé des « imams » qui, au service d’un gouvernement islamophobe, exploitent l’ignorance et la faiblesse de la foi des musulmans pour les pousser à l’abandon total de la religion ?

LE RÔLE DU MUSULMAN INFLUENT

La sagesse, la douceur et la bonne exhortation sont essentielles lorsqu’on souhaite clarifier l’islam. Souvent, la vérité est déjà très lourde en soi et il ne convient donc pas de l’alourdir davantage avec le fardeau de l’intransigeance ou du mauvais comportement. « Par la sagesse et la bonne exhortation, appelle les gens au sentier de ton Seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon. » (Al-Nahl -125)

La bonne exhortation ne doit cependant pas empêcher les musulmans influents de dénoncer certains fléaux et d’aviser leurs frères et sœurs des dangers qui planent à l’horizon. C’est surtout le cas lorsqu’il s’agit de prémunir la communauté contre les idéologies qui visent à saper les fondements de la religion.

En Occident, cette démarche au sein de l’enseignement et la prédication relève souvent du tabou. La pression exercée par les médias et les politiques en est une cause majeure. Les croyances et les pratiques islamiques trop explicites sont systématiquement traduites par un « arrière-plan culturel du terrorisme », dixit Gilles Kepel. Toute expression qui met en cause les dérives autoritaires de la laïcité française ou le caractère impérialiste, raciste et islamophobe des Lumières est systématiquement interprétée comme un discours de haine ou un appel à la radicalisation.

Et la situation n’a par l’air de s’améliorer. Le gouvernement français a récemment annoncé qu’il souhaite redoubler sa persécution des musulmans. Macron compte réformer en partie la loi de la séparation de l’Église et de l’État de 1905 pour « mieux encadrer » les musulmans visibles, les prêches et les prédicateurs. La domestication et l’acculturation de la communauté musulmane en France suit tranquillement son cours…

Le gouvernement français souhaite réformer en partie la loi de la séparation de l’Église et de l’État de 1905 pour « mieux encadrer » les musulmans visibles.

UNE MISE SOUS TUTELLE ABSOLUE DES IMAMS DE FRANCE

La nouvelle proposition de loi démontre, une fois de plus, à quel point l’État est incapable de se tenir à ses propres principes. Pour mener à bien son projet néocolonial, Emmanuel Macron souhaite museler les imams musulmans qui prônent une identité et des valeurs islamiques et les remplacer, petit à petit, par de fidèles imams de la République. Ces derniers y voient bien entendu une opportunité unique pour augmenter et monétiser leur audience. Pourtant, vivre dans l’aisance et avoir de nombreux suiveurs n’ont jamais été des signes de succès, d’intégrité ou de véracité. « Et si tu obéis à la majorité de ceux qui sont sur la terre, ils t’égareront du sentier d’Allah. » (al-An’am 116).

Les musulmans engagés qui dénoncent la radicalisation des médias et politiques français sont, quant à eux, mis à l’écart et voient souvent leur mosquée ou école se fermer. Confronté à une DGSI irraisonnée — voire fascisée — qui fiche S tout ce qui bouge, les imams sont fréquemment tentés de faire valoir leurs propres intérêts. Qu’on soit d’accord ou non, il est parfois très compréhensible qu’ils préfèrent uniquement aborder des sujets neutres pour ne pas faire de vagues et toujours se plier aux demandes des autorités, quitte à perdre tout ce qu’ils ont construit auparavant.

En réalité, tout a été préparé par l’État pour exécuter une mise sous tutelle absolue des imams de France. Logiquement, la position de faiblesse dans laquelle se trouve notre communauté les incite davantage à opter pour le choix de la facilité. Reste à savoir s’il s’agit d’un choix qui, dans ce contexte bien spécifique, est en accord avec la méthodologie prophétique

Le gouvernement français tout a été préparé pour exécuter une mise sous tutelle absolue des imams de France.

UN EXCELLENT MODÈLE À SUIVRE

À leur époque, les polythéistes de Qoraysh avaient eux aussi tenté de mettre sous tutelle le Messager ﷺ. Ils lui avaient proposé richesses, femmes, pouvoir et même un partage dans l’adoration1

En contemplant la bibliographie du Prophète ﷺ, on constate qu’il ne cédait pas aux pressions et que rien ne l’a empêché de dénoncer leurs fausses idéologies et divinités. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’il s’est attiré l’hostilité de Qoraysh :

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Au début, lorsque le Messager d’Allah ﷺ s’était confronté à son peuple avec le message de l’islam et qu’il l’avait proclamé ouvertement comme Allah le lui avait ordonné, personne ne l’a censuré et personne n’a changé sa manière de le traiter. Cependant, quand il a commencé à exposer leurs fausses divinités et à les rabaisser, ils l’ont dénoncé et condamné. C’est à ce moment-là qu’ils ont considéré qu’il s’agissait d’une abomination et qu’ils se sont mis d’accord pour s’opposer à lui en manifestant leur hostilité.

Sîrah d’Ibn Ishâq

La dénonciation totale des fausses divinités par le Messager ﷺ avait mis en échec la tentative de sa mise sous tutelle par les polythéistes. Ni leur hostilité ni leurs campagnes diffamatoires ne l’avaient empêché d’appeler à l’adoration unique du Créateur. Ni la pauvreté dans laquelle il vivait, ni les persécutions violentes qu’il endurait ont fait qu’il s’est tu sur les fausses croyances qui invalident la foi du musulman.

En méditant sur cette histoire de la sourate « Al-Naml », l’imam Abdelhamid Bin Badis avait déduit l’importance pour le musulman de se soucier pour sa communauté

Aujourd’hui la persécution suscitée par l’État français n’est pas pire que celle de Qoraysh à l’époque du Prophète ﷺ. Dès lors, la question se pose : avons-nous réellement encore une excuse pour rester muet sachant que c’est le futur de nos enfants et des leurs qui est en jeu. « En effet, vous avez dans le Messager d’Allah un excellent modèle à suivre, pour quiconque espère en Allah et au Jour dernier et invoque Allah fréquemment. » (Al-Ahzaâb 21)

Comme l’avait dit Bin Badis il y a longtemps, notre communauté a un besoin immense de grands hommes qui se comportent comme la petite fourmi



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Notes:

  1. Les Qorayshites avaient fait la proposition suivante au Prophète ﷺ : ils allaient adorer Allah une année sur deux, mais en contrepartie, les musulmans devaient adorer leurs divinités (al-Lât wa al-Ûzza) durant l’autre année. Ce fut la raison de la révélation de sourate al-Kâfirûn

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

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