Macron au Sénégal ou le financement d’un enseignement néocolonial

Après avoir ravagé le système éducatif dans ses anciennes colonies, la France souhaite à tout prix y empêcher le retour de l’enseignement islamique. Le gouvernement français est bien conscient que rendre la liberté aux peuples musulmans d’enseigner leurs propres valeurs mènera inévitablement à un réveil culturel qui, à son tour, permettrait l’affranchissement de leur dépendance vis-à-vis de l’Occident.

C’est dans ce contexte qu’il convient d’observer la visite récente d’Emmanuel Macron au Sénégal où il a soutenu un programme d’enseignement pour lequel il souhaite lever près de 3 milliards d’euros (la France promet 200 millions, le Royaume-Uni 417 millions, l’UE 400 millions, la Norvège 260 millions, etc.).

L'enseignement colonial a ravagé le système éducatif dans les anciennes colonies.

La France ne s’est bien entendu jamais souciée du taux misérable de l’alphabétisation ou de la faible scolarisation des pays du tiers monde, c’est elle qui l’a suscité en grande partie. Cependant, lorsqu’il s’agit d’obstruer le développement d’un enseignement aux valeurs islamiques, elle est prête à investir des sommes considérables sans trop inquiéter le contribuable. À ce titre, les Français s’indignent lorsque des pays musulmans financent de simples mosquées chez eux, mais trouvent normal que leur gouvernement finance, avec leur argent, l’éducation laïque de nations entières en dehors de son territoire.

La République Macroniste poursuit l’idéologie colonialiste du XIXe siècle et considère, de ce fait, qu’il est de son devoir d’administrer les populations « arriérées » sur d’autres continents et de subvenir à leurs besoins. Comme à la vieille époque, l’« Homme blanc » estime que civiliser les peuples africains et arabes représente un « fardeau » qu’il devrait assumer par altruisme. 

L’OBSCURANTISME IMPORTÉ

Pour éliminer tout obstacle à ce que Victor Hugo appelait « la marche universelle », les enseignements indépendants ou indigènes qui refusent de se plier aux valeurs occidentales sont taxés d’obscurantiste (voir le discours de Macron au Sénégal). On tente alors de relier l’enseignement et la culture islamiques au phénomène du terrorisme en invoquant des « risques de radicalisme religieux » en cas de non-intervention. Hier, c’était « l’absence de civilisation » au sein des populations indigènes qui justifiait la suppression de l’enseignement musulman, aujourd’hui c’est par « crainte de radicalisation et de terrorisme ». Et demain ?

En cela, l’étude historique joue un rôle indispensable pour comprendre comment l’obscurantisme, l’enseignement non adapté et les dictatures laïques se sont implantés dans les pays du tiers monde par le biais de la colonisation. Avant l’arrivée des armées coloniales, l’enseignement islamique avait produit de nombreuses universités 1, de brillants centres culturels et de gigantesques royaumes 2 à l'époque même où l’Europe brûlait vives ses « sorcières » sur des bûchers. 

Au XIIe siècle, au Tombouctou, plus de 25 000 étudiants suivaient des cours à l’Université Sankoré.

Les enfants africains qui bénéficiaient d’une éducation islamique traditionnelle savaient tous lire et écrire. Aujourd’hui au Niger, pour ne citer qu’un pays, à peine 3 % des enfants de CM2 ont un niveau de langue jugé satisfaisant. Voilà les résultats stupéfiants de la « mission civilisatrice » que l’Occident prolonge aujourd’hui avec un nouvel investissement hasardeux et irresponsable.

En résumé, l’obscurantisme est un produit d’importation colonial qui s’est diffusé après la destruction de l’enseignement islamique par les administrateurs coloniaux. C’est justement parce que l’« Homme blanc » n’a cessé de s’immiscer dans l’éducation et la politique des pays colonisés que tout progrès et développement naturel y ont été freinés. En effet, vouloir imposer un système avec des notions et valeurs occidentales sur un peuple qui véhicule une culture différente et autrement plus riche et raffinée se solde forcément par une destruction sociale.

LE JOURNALISTE COLONIALISTE

Les médias français ont toujours fidèlement soutenu la politique africaine de leur gouvernement. Lors de la visite de Macron au Sénégal, ce fut pareil. Sur le plateau télévisé de CNEWS, le journaliste Harold Hyman s’est exprimé comme s’il vivait encore à l’ère coloniale :

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Le calcul est le suivant ; si la jeunesse africaine — et surtout en zone musulmane — est laissée à elle même, et le Sénégal est à 90 % musulman, eh bien ça va être des madrasas financées par des fonds saoudiens qui vont éduqués les jeunes (sic). C’est-à-dire qu’il y aura des écoles coraniques qui vont les éduquer. Donc il ne faut pas que ça arrive.

 Harold Hyman, CNEWS 

Étrange, non ? Harold ne parle pas de pays, mais de « zones » musulmanes qu’il faut contrôler au moyen de « calculs » et de stratégies, comme si l’Afrique demeurait un vaste terrain vague appartenant aux Français. Notez aussi le « grand danger » dénoncé par Hyman ; « des écoles coraniques dans les pays musulmans ». Non, mais c’est quoi ces musulmans qui enseignent l’Islam dans leurs écoles sans l’accord de la France !? Toute blague à part, en quoi cette ingérence respecte-t-elle le principe prétendument neutre de la laïcité ?

Harold, qui est né à New York et qui ne connait pas grand-chose au monde islamique, nous explique donc qu’un pays musulman n’a pas le droit de financer des écoles coraniques dans un autre pays musulman. Il estime en revanche que c’est la France, pays notoirement islamophobe, qui a le devoir de gérer l’éducation des musulmans africains. Make France great again?

Plus formidables encore sont les propos qu’il avance pour justifier l’interdiction des écoles islamiques en Afrique :

quote-left

Parce que si cela arrive, on aura comme une espèce d’Afghanistan ou quelque chose du genre et on ne veut pas ça. 

 Harold Hyman, CNEWS 

Le risque serait que le Sénégal ressemble à un autre pays musulman plutôt qu’à un pays européen. En moins d’une minute et grâce à quelques raccourcis très simplistes, Harold a tout dit ; tant que les musulmans ne rejettent pas leurs valeurs et n’adoptent pas celles du pôle dominant, ils méritent d’être combattus, d’abord idéologiquement, sinon militairement.

L'AMBASSADRICE D'UNE ÉDUCATION COLONIALE

L’Élysée ne s’en est pas caché, l’objectif premier de la visite de Macron au Sénégal fut bien d’ouvrir la troisième conférence de financement du Partenariat mondial pour l’éducation (PME). Rappelons que l’ambassadrice de cette organisation n’est autre que la chanteuse Rihanna !

Aujourd’hui, ce sont donc des stars américaines de la musique à l’autre bout de la planète qui s’impliquent dans l’éducation des peuples islamiques en Afrique. Cool, non ? Pas vraiment. Les musulmans africains, bien qu’ils soient chez eux, n’ont rien à dire ni à faire, hormis se soumettre au programme d’enseignement que les gouvernements occidentaux financent à coups de milliards de dollars.

L’humiliation, la frustration et le désespoir qu’engendre cette énième politique néocolonialiste donneront probablement naissance à de nouvelles vagues d'attentats terroristes perpétrés par des jeunes qui s’avèrent privés d’une éducation aux valeurs authentiques. Des attentats que l’homme blanc pourra alors à nouveau immédiatement imputer à l’enseignement coranique, histoire de boucler la boucle 3.

Cette France qui n’éprouve aucun scrupule à s’imposer au Sénégal pour agir sur l’éducation nationale contraste violemment avec son incapacité à tolérer, chez elle, une Sénégalaise qui, bien que non voilée, s’inscrit à contre-courant de la tendance laïcarde du pays (affaire Rokhaya Diallo).

La politique néocolonialiste de l'Occident a causé une frustration qui produit des attentats terroristes.

Ne soyons pas dupes. Si Macron s’est rendu au Sénégal, ce n’était pas pour défendre l’éducation de petits noirs. Sous couvert de projets de développement, il verse largement dans le prosélytisme laïc en maniant la psychose du terrorisme et le déferlement de migrants.

Les sommes colossales que Rihanna récoltera pour le PME permettront à l’Occident de consolider sa politique de colonisation culturelle, économique et politique du continent africain.

Il y a moins d’un an, Emmanuel Macron avait déclaré que « le défi de l’Afrique était civilisationnel ». Le sociologue guinéen Amadou Douno (professeur à l’Université Ahmadou-Dieng de Conakry) avait alors réagi en publiant une tribune 4 dans laquelle il proclama haut et fort que « le défi de l’Afrique était de se débarrasser une fois pour toutes de la France ». C’est peut-être cette voix venant du fin fond de l’Afrique, et non celle de Harold, qui mérite aujourd'hui d’être écoutée…

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Les colons européens ont expérimenté sur plusieurs générations d’écoliers dans le monde musulman. En Égypte, l’éducation fut dévastée à cause du narcissisme culturel de deux puissances mondiales qui se concurrençaient pour la conquête des cœurs d’enfants musulmans. La figure qui dirigea l’éducation coloniale fut un missionnaire écossais au nom de Douglas Dunlop (1861-1937). Il créa un réseau éducatif qui servait entièrement les intérêts de l’occupation britannique. Dunlop réussit à produire des générations successives d’étudiants qui allaient être farouchement attachés à la transformation sociale, culturelle et politique du pays. Cette étude historique prouve qu’au XXIe siècle, la machination de l’enseignement colonial est toujours de vigueur dans les pays du tiers monde ainsi que dans certains pays occidentaux où de nombreux musulmans d’Occident sont tombés victimes d’une double colonisation.


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NOTES:

  1. Au IXe siècle, le Maghreb avait déjà l’Université Al Quaraouiyine à Fès alors qu’au XIIe siècle, au Tombouctou, plus de 25 000 étudiants suivaient des cours à l’Université Sankoré. En France, la première université ne sera fondée qu’au XIIIe siècle.
  2. Dont l’Empire Islamique du Mali fondé au XIII, est sans doute le plus connu.
  3. La réinstauration de l’éducation islamique dans le monde musulman et l’abolition de la politique néocolonialiste des pays occidentaux constituent les deux facteurs clés pour mettre fin au terrorisme international. L’Occident adopte malheureusement une approche diamétralement opposée qui n'arrange pas les choses.
  4. Lisez la tribune du professeur ici

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

1 réponse A "Macron au Sénégal ou le financement d’un enseignement néocolonial"

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    soufiane 10 février 2018 (18 h 34 min)

    Salem alaykoum a tu des ouvrages à conseiller sur le colonialisme, leur stratégie d’acculturation etc. Baraka allahu fik

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