L’Inde avant la colonisation : des Madrasas comparables à Oxford

Lors de l’occupation britannique de l’Égypte (1882-1956), l’administration coloniale avait centralisé le système éducatif pour mieux pouvoir le détruire. Dans des écoles d’élite (les « Dunlop schools »), le colon façonnait des autochtones à l’image de l’homme occidental pour en faire des pioches destructrices formées à diriger un programme scolaire aux orientations séculières.

Les Britanniques réussissent ainsi à vider plusieurs générations d’enfants de leur passé, culture et religion. Farouchement attachés à l’occidentalisation et aux transformations sociales, culturelles et politiques de leur pays, ces écoliers étaient supposés devenir de petits occidentaux qui allaient accueillir l’occupation à bras ouverts1.

Paradoxalement, c’est exactement avec ce système d’éducation que l’analphabétisme s’est propagé comme un cancer dans l’ensemble du pays…

LE DEGRÉ D’ALPHABÉTISATION DURANT LA COLONISATION (DE 84 % À 9 %)

L’entreprise de la colonisation fut gérée comme une grande agence de consultation où l’on tire profit des accomplissements antérieurs. En Égypte, beaucoup de décisions furent ainsi prises sur le modèle colonial en Inde britannique où l’éducation islamique fut largement restreinte. Ce passage d’Imran Khan dans son livre « Pakistan : A Personal History » en dit long :

Après avoir aboli les Waqf, les Britanniques ont instauré des écoles d’élite anglophones pour acculturer le peuple indien.

« Avant l’arrivée des Britanniques, l’Inde disposait d’un système d’éducation décentralisé. Chaque village avait ses propres écoles avec des revenus générés au niveau local. Les collèges et les Madrasas d’enseignement supérieur quant à eux étaient gérés par des fondations à caractère éducatif ou par des Waqf.

Lorsque la région du Bengale fut conquise par la Compagnie des Indes Orientales en 1757, il devenait apparent que 34 % du territoire ne générait pas d’impôts du fait que les terres appartenaient à plusieurs fondations. Selon une enquête de G.W. Leitner en 1870, le niveau de certaines de ces Madrasas était extrêmement élevé — aussi élevé que celui d’Oxford et Cambridge. 

Grâce aux propriétés détenues par les fondations, elles pouvaient se permettre de verser des salaires très confortables pour attirer des enseignants compétents. Leitner a également enquêté sur le district de Hoshiarpur — dans l’est du Pendjab — et a découvert qu’il y avait un degré d’alphabétisation de 84 % dans la région. Lorsque les Britanniques ont quitté l’Inde, ce pourcentage n’était plus que de 9 %.

À l’arrivée du colon britannique, le degré d’alphabétisation était de 84 % dans certaines régions d’Inde. Après leur départ, il était de 9 %.

Les Britanniques ont dissous les fondations éducatives et ont confisqué les Waqf et les dotations. Ils ont alors centralisé le système éducatif et instauré des écoles d’élite anglophones. Celles-ci avaient pour but de créer une classe d’Indiens qui, selon les mots de l’administrateur du XIXe siècle, Lord Thomas Macaulay, seraient des “Indiens de sang et de couleur, mais des Anglais d’appréciation, d’opinion, de morale et de raison…”. Il fallait “graduellement faire d’eux des outils pour transmettre des connaissances à l’ensemble de la population.”

L’impact du système éducatif mis en œuvre par l’Empire britannique était bien plus profond que l’emploi généralisé de l’anglais et l’amour du cricket. L’éducation a été exploitée par les Britanniques pendant un siècle pour subjuguer la culture locale et créer une élite autochtone au pouvoir. Les Britanniques n’étaient eux-mêmes pas assez nombreux pour dominer l’Inde et comptaient sur le consentement et l’adhésion d’une partie des indigènes pour faire respecter leur règne. Il s’agissait d’une forme de collaboration qui était l’un des aspects les plus humiliants du colonialisme. (…)

Notre société musulmane, avec ce qu’elle contient comme traditions et rituels, a été abandonnée par nos familles et c’est pourquoi nous ressentons aujourd’hui ces choses comme affreusement démodées. Le message que les Britanniques avaient diffusé dans notre éducation était que vous deviez imiter les coutumes des colonisateurs “supérieurs” afin de pouvoir progresser dans la vie. Nous avions été transformés en imitations bon marché de lycéens anglais. Nos modèles devinrent donc, de manière tout à fait naturelle, les Occidentaux et nous les admirons, peu importe s’il s’agit de sportifs, de stars du cinéma ou de vedettes de la musique pop… »2

La décolonisation de l’esprit par l’éducation islamique reste un des plus grands défis pour la Oumma.

L’éducation coloniale instaurée par les Britanniques avait pour objectif d’asservir et détruire la population locale et sa culture, mais ils n’étaient pas les seuls. Un peu partout dans le monde, les colons européens avaient laissé derrière eux des séquelles profondes qui ne sont pas toujours faciles à reconnaitre et qui continuent à toucher la vie quotidienne des peuples colonisés.

La décolonisation de l’esprit par l’éducation islamique est pour cette raison un des plus grands défis auquel notre Oumma reste confrontée…



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Les colons européens ont expérimenté sur plusieurs générations d’écoliers dans le monde musulman. 

En Égypte, l’éducation fut dévastée à cause du narcissisme culturel de deux puissances mondiales qui se concurrençaient pour la conquête des cœurs d’enfants musulmans. 

La figure qui dirigea l’éducation coloniale fut un missionnaire écossais au nom de Douglas Dunlop (1861-1937). Celui-ci créa un réseau éducatif qui servait entièrement les intérêts de l’occupation britannique. 

Cette étude historique prouve qu’au XXIe siècle, la machination de l’enseignement colonial est toujours de vigueur dans les pays du tiers monde ainsi que dans certains pays occidentaux où de nombreux musulmans d’Occident sont tombés victimes d’une double colonisation.


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Notes:

  1. Voir "Douglas Dunlop, les ravages d’une éducation coloniale"
  2. Imran Khan, « Pakistan : A Personal History »

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

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