La France peut-elle Réformer l’Islam ?

Dans une tribune du magazine « Foreign Affairs » publiée en juin 2015, Ayaan Hirsi Ali1 fait un appel au gouvernement américain pour engager une réforme de la religion musulmane. Selon l’islamophobe notoire, la religion musulmane est un « culte nihiliste de la mort » qui doit être combattu par des moyens militaires et par une réforme occidentale de l’Islam qui s’impose de force aux musulmans. Pour mener à bien son combat, Hirsi s’est autoproclamée « réformatrice de l’Islam » et s’est alliée avec un Imam français qu’elle considère parmi les grands penseurs islamiques et réformateurs de l’Islam : Hassan Chalghoumi2 !

Dans « Heretic », la sioniste somalienne Ali Hirsi appelle à réformer l’Islam pour combattre le terrorisme.

Dans son livre « Heretic: Why Islam Needs a Reformation Now », la sioniste somalienne estime que « la réforme islamique est le seul moyen pour mettre fin aux horreurs du terrorisme ». Observez bien la logique « implacable » de cette exigence maléfique ; c’est parce que des terroristes ont mené une vie où ils se sont livrés à la débauche selon les codes occidentaux et ont transgressé les commandements islamiques par le meurtre d’innocents qu’il faut réformer…l’Islam !? En d’autres termes, il faut changer une religion dans sa totalité parce que certains individus commettent des actes que cette même religion condamne de la manière la plus catégorique. Allez comprendre ! Les islamophobes contemporains prétextent de plus en plus la nécessité de métamorphoser l’Islam dans le cadre de la lutte anti-terroriste pour pouvoir déverser leur haine et justifier leurs attaques contre toute visibilité musulmane.

Alors que l’appel à la réforme islamique dans le monde anglo-saxon est lancé par les racistes les plus fanatiques et les islamophobes les plus radicaux, en France c’est le gouvernement qui s’en charge. À chaque nouvel attentat, l’État multiplie les appels à laïciser l’Islam. La dernière tentative eut lieu en août 2016 lorsque François Hollande proposa de relancer la « Fondation pour l’Islam de France » en chargeant Jean-Pierre Chevènement de réformer la religion de six millions de musulmans français.

Très vite, de nombreuses questions surgirent au sein de la communauté musulmane : pourquoi fait-on appel à un non-musulman pour mettre en œuvre la réforme islamique ? Pourquoi les élites françaises appellent-elles à une réforme plutôt qu’à une abolition totale de l’Islam ? Comment l’idée du renouvellement islamique est-elle devenue un outil pour substituer la culture occidentale à celle des musulmans, voire pour mettre fin à certaines valeurs islamiques ? Pour répondre à ces questions, il faut se pencher sur certaines pratiques clés qui furent inhérentes à la politique des puissances coloniales au XIXe siècle. Mais avant cela, il est important de définir la réforme islamique et clarifier de quelle façon sa compréhension s’est faussée lors des deux siècles précédents.

COMPRENDRE LA RÉFORME DE L’ISLAM

Le concept de la réforme islamique (Tajdîd, Islâh) trouve son origine dans un Hadith authentique où le Messager (sallallahu a’leyhi wa sallam) mentionne qu’à la fin de chaque siècle, Allah envoie à cette Oumma quelqu’un pour lui renouveler sa religion3.

En avril 2015, Adnan Ibrahim, Mohamed Bajrafil et Félix Marquardt ont tenté d’engager une réforme coloniale de l’Islam avec le soutien et la participation de l’islamophobe Alain Finkielkraut.

Ceux qui réforment l’Islam font bien entendu partie des plus grands savants de la communauté musulmane4 et non des personnes incultes maitrisant à peine les notions de la culture musulmane. À l’unanimité des ulémas, cette réforme a lieu grâce à la propagation des sciences islamiques et à la purgation des innovations religieuses introduites dans la Sounna. Par l’enseignement islamique, les savants réformateurs renouvellent ainsi les pratiques et les jugements religieux oubliés, les préceptes issus de la tradition prophétique négligés et les sciences qui ont été dissimulées5. Le savant éthiopien Mohammed Amân propose une parabole à même de mieux palper de quoi il en retourne :

Mohammed Amân al-Jâmi « Haqîqat al-Shûra », p. 23, 24

L’arbre de l’Islam a été planté par le Messager (sallallahu a’leyhi wa sallam) de sa propre main avec la permission de son Seigneur. Il l’a planté dans cette péninsule arabique qui est l’origine du savoir et le point de départ de l’Islam. Cet arbre a poussé et a pris de l’ampleur. Il a ensuite étendu ses branches jusqu’aux différents horizons. Les gens ont ainsi pu cueillir ses fruits dans les divers pays et continents. De temps à autre, cet arbre est atteint par des ouragans qui influent sur son état et sur ce qu’il produit et ce qu’il offre comme fruits. C’est alors qu’Allah permet à quelqu’un qu’il choisit parmi Ses serviteurs d’arroser et de prendre soin de cet arbre afin qu’il redevienne comme il l’était (au passé) ou parfois mieux qu’il ne l’était. Voici la réforme et le renouvellement religieux qui a été promis dans le hadith : “Allah envoie à cette Oumma à la fin de chaque siècle quelqu’un pour lui renouveler sa religion”.

La réforme consiste donc à renouveler la pratique et les préceptes de l’Islam de façon à ce que celui-ci, malgré son ancienneté, redevienne comme il le fut au moment de son apparition. Concrètement, cela se fait en revenant à la compréhension orthodoxe de l’Islam et en revivifiant ses pratiques qui ont été abandonnées. La réforme islamique se fait donc en règle générale à une époque où les gens ont été affectés par l’ignorance et les innovations religieuses.

Il est important de distinguer la compréhension islamique de la réforme (une revivification religieuse) de celle des agents, collaborateurs et acculturateurs du régime français6 tel que Tareq Oubrou qui déclara sur les ondes d’Europe1 :

Tareq Oubrou « Réformer l’islam »

Réformer l’Islam ce n’est pas une option, mais une obligation, le Prophète lui-même a dit que chaque siècle l’Islam est amené à être réformé. Ce n’est pas une stratégie ou une tactique, c’est une opération religieuse sinon la religion va disparaitre tout simplement.

Remarquez qu’Oubrou fait référence au même Hadith prophétique de la réforme, bien qu’il l’interprète d’une façon entièrement erronée :

Tareq Oubrou « Réformer l’islam »

Les musulmans n’ont pas le choix que d’assouplir leur pratique pour pouvoir durer dans le temps. Il faut revoir à la baisse les pratiques et la visibilité de l’Islam afin d’entretenir un équilibre laïque sociétal ; le foulard, etc. 7

Au service des élites islamophobes, Tareq Oubrou prône une réforme coloniale de l’Islam pour éliminer toute visibilité musulmane.

Pour Oubrou, il ne s’agit plus d’arroser et de prendre soin de l’arbre de l’Islam, mais de le couper et ensuite l’enterrer pour le rendre invisible. Ce n’est qu’en étant très discrets que les musulmans pourront satisfaire les élites françaises dont Oubrou est aujourd’hui le porte-parole.

Le pseudo imam de Bordeaux n’a, de toute évidence, pas hérité sa compréhension des savants musulmans, mais bien de ses maitres colonialistes. En effet, depuis l’envoi du Messager (sallallahu a’leyhi wa sallam), la compréhension du renouvellement islamique est restée identique et a toujours été maintenue au sein de la Oumma. Ce n’est qu’à l’ère des occupations dans les colonies françaises, britanniques et hollandaises que le sens de la réforme de l’Islam prend un nouveau sens.

En Afrique de l’Ouest par exemple, les Britanniques et les Français combattirent par tous les moyens le dynamisme de la réforme (la vraie) au sein de l’Islam. Même la langue et l’alphabet avec lesquels cette réforme fut exprimée ne furent pas épargnés8. La réforme islamique fut non seulement activement combattue par les colons, mais entièrement substituée par une nouvelle réforme coloniale de l’Islam. Aujourd’hui, c’est précisément cette compréhension colonialiste de la réforme islamique qu’ont hérité Tareq Oubrou, Ayaan Hirsi Ali ou encore le « grand penseur de l’Islam » Hassan Chalghoumi

ORIGINES DE LA REFORME COLONIALE DE L’ISLAM

En Europe, le concept de la réforme prend forme durant la crise religieuse au XVIe siècle qui suscite la naissance du protestantisme et une série de réformes au sein de l’Église catholique. C’est en s’inspirant de cette réforme que les orientalistes iront, quelques siècles plus tard, exploiter pour la première fois le concept de la réforme pour occidentaliser les croyances et préceptes musulmans. Contrairement à la démarche des principaux réformateurs européens9 qui exprimèrent la volonté d’un retour aux sources du christianisme, les orientalistes en Inde britannique, au Maghreb et en Indonésie préconisèrent une réforme qui prônait un éloignement de l’orthodoxie et une abolition des sources islamiques.

Le colonisateur avait compris que l’Islam ne pouvait être effacé dans sa totalité. Il fallait donc le traiter, le pétrir et le manipuler pour « l’améliorer » et le transformer de manière radicale. Selon E. Saïd, les orientalistes comprirent très bien que l’Islam incitait les musulmans à rester fidèles à leurs principes fondamentaux et que pour « moderniser » et séculariser leur religion il était indispensable de la réinterpréter à partir du point de vue de l’Occident « moderne » :

Edward Saïd « Orientalism  »

Puisqu’on ne peut oblitérer ontologiquement l’Orient, on a les moyens de le capturer, de le traiter, de le décrire, de l’améliorer, de lui faire subir un changement radical.

Ce changement radical englobait non seulement le système éducatif, économique, politique, mais aussi la religion. Pour engager la réforme de l’Islam, les colons européens formèrent et financèrent des sectes qui furent dirigées par leurs agents locaux10.

C’est ici que fut déclenchée la notion de la « réforme coloniale » de l’Islam. Dans la pratique, les colons formaient des gens qui allaient appeler au renouvellement de l’Islam :

Majm'a al-Fiqh al-Islâmi Vol.4, p.330

(Les colons) créèrent des personnages aux noms patriotiques qui partageaient une logique, une personnalité, une culture et des mœurs européennes et qui n’avaient plus aucune confiance en la culture islamique. Ce sont eux qui furent éduqués à travers leurs livres et formés dans leurs universités, que ce soit en Occident ou en Orient. Ce sont eux qui furent préparés à devenir des individus de grande influence dans les pays musulmans sous prétexte d’avoir obtenu des diplômes et d’avoir rejoint des centres scientifiques. Ce sont eux qui ont commencé à appeler au renouvellement de l’Islam tout en reflétant l’orientation (occidentale) qui leur fut dictée par le colonisateur avec sa grande prétention afin que les musulmans suivent le chemin de l’Occident dans tous les domaines et dans toutes les affaires.

En tant qu’agents coloniaux, Ahmed Khan et Ahmed Ghulâm prônèrent une « réforme » de l’Islam pour occidentaliser et domestiquer les musulmans sous l’occupation britannique.

La réforme coloniale de l’Islam fut ainsi mise en œuvre par voie d’une occidentalisation des coutumes et des croyances musulmanes en suivant un procédé bien précis et défini. Au nom de la réforme, il fut maintenant possible de s’en prendre à l’Islam au nom de l’Islam avec des collaborateurs formés en Occident qui s’affiliaient fallacieusement à la religion musulmane. Un ancien procédé colonial que la France n’a cessé d’appliquer à ses musulmans jusqu’à ce jour…


Tiré de l’introduction de « Histoire d’une Réforme de l’Islam », un écrit qui fut entamé il y a plus d’an et qui cherche à savoir si la France est réellement capable de réformer l’Islam. La recherche examine la contribution des orientalistes à la réforme coloniale de l’Islam, la réforme Coraniste au Pakistan (Ahmed Khan), la réforme Qadyanite en Inde (Ahmed Ghulâm), la reforme anglaise de l’Islam en Égypte (L. Cromer), l’instauration d’un Islam colonial en Indonésie et au Maghreb (Snouck Hurgronje), les prédicateurs contemporains de la réforme coloniale de l’Islam (Chebel, Oubrou, Chalghoumi, Benzine, Bidar), etc. La recherche sera (un jour incha Allah) publiée sur http://islamologues-de-france.com/.



  1. Après une excision ratée en Somalie, Hirsi Ali se radicalise à l’âge de la puberté et canalise sa frustration sexuelle dans une lutte contre l’Islam. Aux Pays-Bas, où elle obtint l’asile politique, des journalistes découvrirent qu’elle s’était adonnée à son imagination pour inventer une autobiographie créée de toutes pièces où elle prétendait fallacieusement avoir été victime d’un mariage forcé. Après ce scandale, elle est déchue de sa nationalité hollandaise et émigre aux USA où elle rejoint le think tank sioniste « American Enterprise Institute ».
  2. Ayaan Hirsi Ali, « Why the United States Should Back Islam’s Reformation ». Foreign Affairs, 16/07/2015.
  3. Hadith rapporté, entre autres, par Abu Dâwud (4270) et authentifié par Cheikh al-Albany dans sa Silsila al-Sahiha no. 599.
  4. Comme ‘Omar Ibn ‘Abdel-‘Aziz, l’Imâm al-Shâfi’i, l’Imâm Ahmed, Ibn Taymiyya, etc. Ce ne sont là que certains exemples et les savants ont divergé sur l’identité exacte de ces savants réformateurs.
  5. Al-Manâwi, « Fayd al-Qadîr »
  6. Et qui équivaut à une substitution des fondements de l’Islam
  7. Tareq Oubrou, « Réformer l’islam n’est pas une option, c’est une obligation », Europe 1 (25/09/2016)
  8. Voir « Jihad et Colonialisme »
  9. Martin Luther (1483-1546) et Jean Calvin (1509-1564)
  10. Voir « Comment le Jihad fut Combattu par les Colons »

Dans une tribune du magazine « Foreign Affairs » publiée en juin 2015, Ayaan Hirsi Ali fait un appel au gouvernement américain pour engager une réforme de la religion musulmane.

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

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