La Découverte Islamique des Amériques (2/3)

« Murûj al-Dhahab wa Ma’âdin al-Jawhar »

Ouvrage du IXe siècle qui décrit une découverte islamique de l'Amérique.

La présence précolombienne des musulmans sur le continent américain fut étudiée par une poignée de professeurs occidentaux qui ont démontré que les musulmans faisaient déjà du commerce en Amérique avant même que les Européens connaissent l’existence du continent. Néanmoins, leurs études furent majoritairement dissimulées pour servir une propagande impérialiste qui visait à assurer le maintien de l’esclavage et plus tard celle de la ségrégation américaine.

Mais l’historique de la découverte musulmane du Nouveau Monde peut aussi être retracée en scrutant les anciens livres islamiques. En effet, plusieurs ouvrages d’érudits musulmans indiquent que les musulmans sillonnaient déjà les continents américains de nombreux siècles avant l’arrivée des colons espagnols.

ÂMER AL-SH’ABI DÉCRIT UN NOUVEAU MONDE

Dans un ouvrage datant du VIIe siècle intitulé « al-Hath ‘ala al-Tijâra wa al-Sinâ’a wa al-‘Amal », le Muhaddith Hanbalite Abu Bakr al-Khallâl (848-923) rapporte cette description pertinente de l’Imâm Âmer al-Sh’abi (641-723)[ref]Âmer al-Sh’abi fut un Tâbi’i (littéralement un ‘successeur’ appartenant à la génération qui suit les contemporains du Prophète – sallallahu a'leyhi wa sallam) et Muhaddith (traditionniste) qui est né à l’époque d’Omar Ibn al-Khattâb (Radiyallahu ‘anhu).[/ref] qui, au VIIe siècle déjà, invoqua une riche civilisation à l’autre bout du monde :

Abu Bakr al-Khallâl « al-Hath ‘ala al-Tijâra wa al-Sinâ’a wa al-‘Amal»

Certes, Allah possède des serviteurs qui vivent à l’autre rive de l’Andalousie d’une distance qui est identique à celle entre nous et l’Andalousie. Ils considèrent que les créatures ne désobéissent pas à Allah. Leurs cailloux sont le rubis et les perles, leurs montagnes sont l’or et l’argent. Ils ne cultivent ni ne labourent leurs terres et ne travaillent point. Ils ont des arbres devant leurs demeures qui produisent des fruits qui constituent leur nourriture. Ils ont des plantes avec de grandes feuilles qu’ils utilisent pour se vêtir[ref] Certains Muhaddithin considèrent que la chaine de transmission (al-Isnâd) entre al-Khallâl et Âmer al-Sh’abi n’est pas fiable.[/ref].

« al-Hath ‘ala al-Tijâra wa al-Sinâ’a wa al-‘Amal »

« al-Hath ‘ala al-Tijâra wa al-Sinâ’a wa al-‘Amal » d'Abu Bakr al-Khallâl (848-923)

Ce portrait détaillé des Amérindiens en Amérique du Sud dressé au VIIe siècle, indique que les musulmans connaissaient déjà bien leur façon de vivre à une époque où l’Europe subit une montée de superstitions païennes et du culte des reliques. C’est d’ailleurs avec grande précision qu’al-Sh’abi décrit la distance entre l’Andalousie et le Nouveau Monde qui est quasi identique à celle entre l’Andalousie et al-Kûfa (l’endroit où vivait al-Sh’abi). Le fait qu’al-Sh’abi cite l’Andalousie n’est d’ailleurs pas un hasard, c’est de là que partirent de nombreuses expéditions vers le Nouveau Monde.

Il est intéressant de noter que ces récits islamiques correspondent aux découvertes de plusieurs chercheurs latino-américains[ref]Parmi eux certains (comme Vicente Riva Palacio, Nicholas Leon et J.A. Villacorta) estiment que les Africains avaient déjà traversé l’océan Atlantique avant la venue du Prophète Mohammed (sallallahu a'leyhi wa sallam).[/ref] qui, entre la fin du XIXe siècle et la moitié du XXe siècle, firent régulièrement référence à une présence ancienne d’Africains en Amérique centrale et en Amérique du Sud.

LA TRAVERSÉE DE L’OCÉAN DES TÉNÈBRES

« Africa versus América » de Luisa de Toledo (1936 – 2008)

En Europe, l’historienne Luisa Isabel Álvarez de Toledo (1936 – 2008) fit des recherches durant plusieurs années dans de rares archives auxquelles elle avait accès en tant que duchesse de la commune de Medina-Sidonia dans la province andalouse de Cadix[ref]En tant que présidente de la « Fundacion Casa Medina Sidonia » elle gérait les « Archivo de la Casa de Medina Sidonia ».[/ref]. Appartenant à une famille espagnole très renommée, elle avait des arrière-grands-pères qui furent des gouverneurs ainsi que des généraux et amiraux dans l’armée espagnole. Elle possédait une bibliothèque unique qui contenait de nombreuses archives historiques traitant de l’Andalousie et de la présence précolombienne des musulmans en Amérique.

Ses recherches furent compilées en deux ouvrages (« No fuimos nosotros »[ref]« Ce n’était pas nous. »[/ref] et « Africa versus América ») dans lesquels elle décrit comment des marins arabes-andalous ou marocains faisaient du commerce dans des ports au Brésil, au Venezuela et dans la région des Guyanes bien avant Christophe Colomb.

Selon la Duchesse, les archives attestent que Yassin Abu Abdillah, le père du fondateur de la dynastie des Almoravides[ref]La dynastie berbère des Almoravides constituait un empire au XIe siècle qui comprenait l’ouest du Maghreb ainsi que l’Andalousie. Sa capitale, Marrakech, fut fondée en 1062.[/ref] Abdullah Ibn Yassin, a traversé l’océan Atlantique pour répandre l’Islam dans le nord du Brésil. Il y établit même un petit état qui tomba sous le règne de la dynastie des Almoravides.

Les recherches de la Duchesse traitent d’événements qui datent de quatre à cinq siècles avant Christophe Colomb et correspondent au contenu de certains ouvrages islamiques de la même époque. Ainsi, au Xe siècle, l’historien Abul Hassan Ibn Ali al-Mas’ûdi (896-957) mentionne dans son livre « Murûj al-Dhahab wa Ma’âdin al-Jawhar »[ref]Vol. 1, p. 138.[/ref] l’aventure d’un explorateur musulman de Cordoue (Qortoba) du nom de al-Khachkhâch Ibn Saîd Ibn al-Aswad. Celui-ci était originaire de Khachkhâch, un village situé à l’embouchure du fleuve Tage (au Portugal) qui s’appelle aujourd’hui Cascais. Les historiens citent souvent le fort qui y avait été construit pour défendre Lichbona (Lisbonne). Al-Khachkhâch lui-même est d’ailleurs connu pour avoir combattu les Vikings qui essayaient d’attaquer Lisbonne.[ref]Lucas Catherine "Ik wist Niet dat de Wereld zo Klein was”, p.198-200.[/ref].

A son époque déjà, Al-Mas’ûdi (896-957) connaissait l'existence de l'Amérique.

Mais revenons à l’ouvrage d’al-Mas’ûdi qui mentionne qu’al-Khachkhâch al-Aswad est parti avec un groupe de navigateurs de Delba (Palos) pour sillonner l’Océan des Ténèbres[ref]Ce fut le nom donné à l’océan Atlantique par les musulmans.[/ref] (Bahr al-Dhulumât). Ils atteignirent une terre inconnue à l’autre bout de l’Océan des Ténèbres où ils découvrirent de précieux trésors. L’ouvrage mentionne qu’à son retour en 889, al-Khachkhâch témoigne de sa rencontre avec des gens de la terre inconnue.

En dressant la carte du monde, al-Mas’ûdi dessina une terre à l’autre bout de l’Océan des Ténèbres qu’il nomma « la Terre Inconnue » (al-Ard al-Majhûla). Sa carte contrasta nettement avec celles des Européens qui pensèrent qu’il n’y avait rien au-delà de l’océan Atlantique.

AL-IDRISI ET LA « TABULA ROGERIANA »

La « Tabula Rogeriana » de Mohammed al-Idrisi (1099-1166)

Au XIIe siècle, plus précisément en 1154, le géographe andalou Mohammed al-Idrisi (1099-1166) dessine une carte du monde à la demande de Roger II, le roi normand de Sicile. Sa carte, mieux connue sous la « Tabula Rogeriana », fut la carte la plus avancée de l’époque et contenait, à l’autre bout de l’Atlantique, une terre qu’il appela « La Grande Terre », faisant bien allusion à un autre continent et non à une île. En 1904, le chercheur américain S. P. Scott décrit la précision des cartes d’al-Idrisi :

S.P. Scott “History of the Moorish Empire.”

La compilation d’al-Idrisi marque une nouvelle ère dans l’histoire de la science... Durant trois siècles, les géographes ont copié ses cartes sans aucun changement. La position relative des lacs qui forment le Nil, telle qu’elle est définie dans son ouvrage, ne diffère que très peu de celle établie par Baker et Stanley dressée plus de sept siècles après, et leur nombre est le même.

Dans la cour de Roger II, al-Idrisi explique la rondeur de la Terre à un groupe de dignitaires et de princes.

Al-Idrisi conçu également une carte du ciel mobile ainsi qu’un globe (terrestre) à une époque où l’Europe brûlait ceux qui contestaient que la terre soit plate. La carte d’al-Idrisi n’allait pas seulement inspirer d’autres géographes musulmans tels qu’Ibn Battûta, Ibn Khaldûn ou Piri Reis, mais aussi de non-musulmans comme Christophe Colomb et Vasco Da Gama.

Dans son ouvrage « Nuzhat al-mushtâq fi Ikhtirâq al-Âfâq »[ref]Rédigé en 1154 par al-Idrisi à la demande de Roger II, « Nuzhat al-mushtâq fi Ikhtirâq al-Âfâq » est une compilation de neuf volumes d’information géographique dont sept contiennent d’anciennes cartes du monde considérées comme étant les plus avancées de l’époque.[/ref], ce même al-Idrisi, raconte l’histoire d’un groupe d’explorateurs musulmans issus d’Afrique du Nord qui sont partis de la ville de Lichbona (Lisbonne, alors sous gouvernance musulmane) pour parcourir l’Océan des Ténèbres afin de savoir où exactement se situaient ses limites. Ils arrivèrent sur une île où ils découvrirent des gens et une exploitation agricole. Le quatrième jour, ils y rencontrèrent un traducteur qui leur parlait en Arabe. Leur aventure indiqua aussi une ancienne présence musulmane sur le continent américain :

Mohammed al-Idrisi « Nuzhat al-mushtâq fi Ikhtirâq al-Âfâq »

Ces explorateurs ont traversé l’Océan des Ténèbres. Certains parmi eux sont revenus et ont raconté leur aventure aux autres. Ils avaient atteint une terre qu’ils ont décrite en détail tout en parlant des rois qui s’y trouvaient. Ce qui est surprenant dans leur témoignage est leur rencontre avec des gens qui parlaient l’arabe.

LA CARTE DE PIRI REIS

La carte de Piri Reis (1465-1554) découverte à Constantinople en 1929.

En 1929, une carte encore plus précise que celle d’al-Idrisi est découverte à Constantinople en Turquie. Il s’agit d’une carte datant de 1513 dessinée sur une peau de gazelle par le navigateur ottoman Piri Reis (1465-1554). L’amiral ottoman avait dressé deux cartes mondiales et composé un ouvrage, « Kitâb al-Bahriyya », qui est devenu l’une des représentations les plus importantes de la géographie marine non seulement dans l’Empire ottoman, mais dans le monde entier.

Piri Reis fut le premier homme à dessiner une carte aussi détaillée des  continents américains[ref]Environ un tiers de la carte a survécu. La carte de Reis, ou plutôt ce qu’il en reste, montre les côtes occidentales de l’Europe, la côte de l’Afrique du Nord, la côte du Brésil et la côte Antarctique avec une grande précision.[/ref] et d’une partie de la côte Antarctique que les Européens ne découvriront que trois siècles plus tard. Il y décrit non seulement les plages sur les côtes américaines, mais aussi des rivières et des îles que les Européens ne découvriront qu’entre 1540 et 1560. Dans son « Kitâb al-Bahriyya », Reis mentionne que sa carte se basait sur une vingtaine de cartes dont certaines étaient les siennes ; les autres appartenaient aux marins andalous et marocains qui l’avaient précédés. Il dessina le fleuve Amazone en détail avec à son embouchure une île qui est aujourd’hui connue comme l’île de Marajo et qui ne sera atteinte par les Européens qu’à la fin du XVIe siècle.

La carte de Piri Reis est d'une précision étonnante.

Piri Reis fut un des plus grands cartographes que l’histoire ait connu. À une époque où les Anglais et les Français offraient une récompense de quarante lingots d’or pour une carte correctement dressée de n’importe quelle partie de l’Amérique[ref]L.A. Brown « The Strory of Maps ».[/ref], Reis dessina les siennes avec une précision qui laisse aujourd’hui perplexe les chercheurs de la NASA.

Contrairement à Christophe Colomb, Piri Reis n’a jamais colonisé des terres ou massacré des peuples. Bien que ses découvertes fussent bien plus extraordinaires que celles de Christophe Colomb, Reis n’a jamais profité d’une renommée internationale.

Il semble que lorsque l’histoire s’« impérialise », les vrais modèles sont occultés et les criminels deviennent de grands héros civilisateurs…

  • la précision de reis
  • LES TURCS
  • AL-IDRISI ET LA FINLANDE

À son époque déjà, Mohammed al-Idrisi (1099-1166) fit une description de la Finlande.


L’historique de la découverte musulmane du Nouveau Monde peut être retracée en scrutant les anciens livres islamiques qui indiquent que les musulmans sillonnaient déjà les continents américains de nombreux siècles avant l’arrivée des colons espagnols.

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Chercheur à l'Observatoire des Islamologues de France

3 Réponses A "La Découverte Islamique des Amériques (2/3)"

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    Moustafa Abou Safa 18 janvier 2017 (17 h 27 min)

    Salam alaika
    Baraka Allah fil pour tout tes articles.

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    Imane 8 octobre 2017 (15 h 51 min)

    Super site ! Baraka Allahou fik
    Ça fait plaisir det voir d’apprendre notre belle Histoire avant autant de facilité, d’images et de sources 👍
    Continuez ainsi

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    laurens 26 novembre 2017 (15 h 24 min)

    en effet beaucoup de peuples ont découvert l’Amérique avant Colomb : Phéniciens, Vikings, Africains, Chinois et bien d’autres ; malheureusement chaque peuple a tendance au nationalisme et tire la couverture….

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